Comme promis :
------------------------------------------------------------------------------------
Imaginez que disons Donovan, se mette à faire du Sonic youth, ou qu’Yves Duteil découvre les joies d’une Les Paul branché dans un Marshall 100 watts et vous aurez une idée du chemin sonore parcouru par Chris Whitley depuis les quatre années séparant « Living With The Law » premier LP presque exclusiment acoustique et « Din of Ecstasy », déjante à écouter les deux oreilles collées sur une prise de courant. Dire que Whitley a pété les plombs serait un peu trop facile, en revanche, ce texan d’apparence tranquille vient jeter un pavé dans la vitrine de son propre fond de commerce. Visiblement mal dans sa peau et torturé dans sa tête, il aligne ses propos avec un débit trop rapide pour être naturel, à l’image de la Prière Narcotique qui ouvre son album.
Quel fut votre parcours musical après « Living With The Law » ?Je me suis complètement impliqué dans « Din of Ecstasy ». Je l’ai enregistré avec le groupe que j’ai formé il y a quelques années. Cette fois, j’ai joué toutes les parties de guitare. « Living… » était davantage un disque de songwriter accompagné par des musiciens de studio et je n’ai joué que très peu de guitare. Depuis, j’ai écouté énormément de rock et je me suis concentré sur ce style de musique très électrique. D’autre part, mon premier album comprenait beaucoup de chansons écrites depuis plusieurs années. A l’époqie, je bossais en usine à Brooklyn, je n’avais pas assez d’argent pour pouvoir payer des musiciens et j’ai dû attendre plus de quinze ans avant qu’un label me propose un contrat. Ces conditions m’ont poussé à jouer seul, le plus souvent sur un Dobro ou sur une National et les chansons que j’écrivais étaient destinées à être jouées sur ces instruments. Il fallait qu’elles sonnent sans l’apport d’autres musiciens, ce qui explique leur aspect dépouillé, acoustique, presque simpliste. C’était une sorte de cercle vicieux, je ne voyais pas comment m’en sortir, comment faire évoluer ma musique et lorsque je me suis retrouvé pour la première fois en studio, j’ai enregistré mes chansons telles quelles. Le nouvel album s’est construit peu à peu, autour des chansons que j’ai composées durant les tournées de « Living… ». Nous jouions en trio, j’i toujours adoré ce format. Mes premiers disques étaient des disques de trio : l’Experience d’Hendrix, Cream et Winter à ses débuts. J’écoutais également Mountain et Led Zep, cette forme de blues brutal semblant sous acide faisait le grand désespoir de mes parents. Jouer en trio implique que chaque musicien compte plus et c’est dans cet esprit que j’ai élaboré « Din of Ecstasy ». Aujourd’hui j’envisage chaque note dans l’urgence. Mais mon nouvel album n’aurait jamais pu exister si je n’avais pas fait « Living.. ». en général, les songwriters mettent surtout l’accent sur les textes qu’ils écrivent et les guitaristes ne composent pas. Personnellement j’essaie de me situer entre les deux.
Comment envisagez-vous cet équilibre lorsque vous composez ?En faisant en sorte que les sons et les mots soient complémentaires, qu’ils s’emboîtent pour ne former qu’une seule sonorité. Un processus viscéral, physique et émotionnel, dans lequel les idées et les sons doivent être en parfaite harmonie. Pour obtenir cette harmonie, je mélange des guitares athlétiques et des images intellectuelles, évitant systématiquement de tomber dans le piège de la technocratie. On peut aussi jouer de beaux accords avec un son horrible, comme le fait My Bloody Valentine, un excellent groupe.
Votre approche actuelle, tant au niveau des sons qu’à celui des mots (Narcotic Prayer, Never, Can’t Get Off, etc.) apparaît beaucoup plus sombre et torturée qu’auparavant, que s’est-il passé ?C’est exact, les nouvelles chansons sont très vulnérables et me ressemblent terriblement. Elles comportent toujours de simages, mais moins métaphoriques que sur « Living …». De plus, paraître poétique ou romantique ne m’intéresse plus. Idem pour les sons, je n’ai pas cherché à créer un univers sonore qui soit tantôt agréable, tantôt cauchemardesque, mais conjugue ces deux extrèmes. J’ai tenté de faire une musique qui, comme celle d’Erik Sati, plonge l’auditeur dans un doute, est-ce une musique traduisant de la tristesse ou du bonheur ? On ne sait pas. J’ai trouvé cette différence entre les films noirs français et les grandes productions hollywoodiennes. Traiter une image sous l’angle du réalisme donne forcément un résultat intime.
Quelle est la limite séparant un songwriter d’un soundwriter ?Un songwriter est obligatoirement un soundwriter. On peut faire une musique complètement déjantée et brutale avec juste une guitare acoustique et une voix. Inversement, beaucoup de groupe de metal braillent des mélodies sirupeuses. Si on enlève le bruit, il ne reste que du bubblegum. Pour « Din of Ecstasy » j’ai voulu discipliner mon écriture afin de ne pas être forcé d’attendre l’inspiration. J’ai cherché des positions d’accords insolites et j’ai enregistré sur un petit walkman. Je me suis très vite redu compte que l’utilisation minimale d’instruments et d’arrangements les mettait justement en valeur, leur donnant davantage d’importance d’importance. Plus on en rajoute, moins ça sonne. C’est pour cette raison que je ne travaille jamais mes maquettes sur un 4 pistes avec des boîtes à rythmes et tout le bazar habituel. Un walkman suffit amplement pour élaborer de bonnes chansons.
Le virage sonore à 180 degrés séparant « Living… » de « « Din of Ecstasy » s’est-il également traduit par un changement niveau matériel ?Absolument, d’autant plus que je n’avais pas de son particulier sur « Living… ». Je suis passe d’un ampli Fender Tonemaster à un Vox AC30 de 1962… (voir liste de son matériel dans les posts précédents). Ces pédales sont regroupées sur une grand rack permettant de les contrôler individuellement grâce à un switch qui s’enclenche au pied. Je peux les activer à volonté, les mélanger et les combiner. Quand je ne les utilise pas, elles deviennent passives et le signal reste très propre, comme si la guitare était directement branchée dans l’ampli.
Pour la première fois, vous avez coproduit votre album. Qu’est-ce qui vous a poussé à passer de l’autre côté de la table de mixage ?Le fait d’avoir rodé les nouvelles chansons sur scène durant plus de deux ans, m’a incité à les coproduire dans la mesure où je savait exatement quel son je voulais. Il fallait que la plupart des basses soient reliées à une fuzz box, telle partie de guitare devait avoir un son flanger, telle autre reposait sur le feedback, etc. J’ai donc dirigé l’ensemble des enregistrmens et je me suis retrouvé tout naturellement, impliqué dans la production. De son côté, John Custer (l’autre coproducteur) avait pour rôle de capter notre son sur les bandes, sans qu’il ne subisse la moindre modification à l’arrivée. Un travail difficile qu’il a parfaitement réussi, surtout quand on sait que beaucoup de sont sont nés par accident, enclenchant une pédale involontairement ou en poussant le faire encore plus de bruit afin d’obtenir une meilleure dynamique. Cela dit, je trouve le mixage un peu trop doux à mon goût, j’aurais souhaité qu’il fût plus rugueux, mais bon…
Quelles sont les choses que vous aimeriez expérimenter en studio et que vous n’avaez jamais eu l’occasion de concrétiser ?J’entends beaucoup de sons samplés dans ma tête, mais il faudra encore quelques années avant que je puisse les coucher sur une bande. J’aimerais utiliser des pedal steels pour créer un mur de guitares, avec des harmonies proche de celles de Page. J’ai eu l’occasion d’entendre B.J Cole jouer du Sati à la lap steel, c’était fabuleux et ça sonnait comme un orchestre de cordes. Je pense que mes prochaines tentatives iront dans cette direction.
Frédéric Lecomte
Guitare
& Clavier, n°161, Mars 1995